Blackmailware

Nouvelle sur le thème de la cybersécurité, Grand Prix du concours Savoir et Apprendre 2019 et publiée dans le recueil éponyme. Une faille informatique peut-elle détruire un couple ?

– C’est à ton tour dans 10 minutes, le temps que je prépare tout le matos.
Je vais le faire, enfin ! Depuis le temps que je le voulais. Toutes mes amies en ont un, depuis
longtemps. Mais mes parents n’en veulent pas. Des paranoïaques vieux-jeu. « C’est définitif, ne l’oublie
pas », « Ça peut être dangereux », « C’est sous ta peau, ma chérie, fais attention ». Pfff. Mes parents
n’ont rien de rock-and-roll. Et ils sont super stricts sur ce sujet. Ils m’ont même dit qu’ils me jetteraient
de la maison si je m’en tatouais un ! Mais bon, tout ça, c’est que des menaces. Je vais le faire.
Le tatoueur s’approche de moi, d’un pas décidé. J’appréhende un peu.
– C’est à toi.
En me levant, l’adrénaline me monte à la tête. C’est la première fois que je désobéis aussi
effrontément à mes parents.
– Sophie. 16 ans, donc mineure. Tu sais qu’il me faut une pièce d’identité et une autorisation
de tes parents ou responsables ?
– Oui, j’ai tout ça.
Je lui tends ma carte d’identité et une autorisation signée de mes parents. Le tatoueur lève les
yeux, intrigué. Il la regarde comme une antiquité.
– Ta carte d’identité n’est pas virtuelle ? Remarque, je veux bien qu’elle soit physique, même
si c’est inhabituel. Mais l’autorisation… C’est juste un pauvre papier signé à la main ?
Je hoche la tête. Il a touché juste. Évidemment, j’ai signé. Mes parents n’auraient jamais
accepté… Mais là, j’ai une excuse en béton. J’essaie de parler sans trop trembler.
– Mes parents sont des Intacts, comme moi.
Des Intacts. À ce mot, le tatoueur sourit subtilement. Il se moque, c’est sûr. En même temps,
qui ne se moque pas d’eux ? De toutes les minorités existantes dans le monde, c’est certainement la
plus risible. Les Intacts sont ceux qui se refusent à toute amélioration corporelle offerte par la
technologie. Des implants, améliorant notre vision, nos performances physiques et intellectuelles, ou
nous servant à communiquer, sont devenus aussi populaires que les téléphones portables du début
du XXIe
siècle. De nos jours, tout le monde est Augmenté.
Malheureusement, mes parents sont des croyants, extrémistes à leur manière ; ils se bornent
à rester des Simplets, comme on les appelle. Et ils veulent me l’imposer, jusqu’à ma majorité !
Toutes mes amies, enfin celles qui me tolèrent, ont un Qíng. Un implant de communication
sous-cutané ressemblant à un tatouage de couleur cuivré. Et je suis là pour m’en tatouer un. Je vais
enfin pouvoir parler à mes amies quand je veux, où je veux, instantanément, juste par la pensée ! Je
ne veux plus me sentir isolée, loin des gens. On se sent tellement seul, quand tout le monde est
télépathe… Ce premier implant va me faire rentrer dans leur monde, celui des Augmentés. Depuis le
temps que j’en rêve ! Je sors de mes pensées et soutient, face au tatoueur méfiant.
– Ils n’aiment pas les nouvelles technologies. Ils font tout au papier. Regardez, leur signature
est authentique !

Je tremble en parlant. Je sais que mon histoire n’est pas crédible, mais je prie pour qu’il
accepte. Il n’a pas de raison de refuser ; mon amie Cécile m’a conseillé ce tatoueur pour sa grande
compréhension des gens comme moi, restreints dans leur liberté par des parents abusifs. C’estsurtout
le seul tatoueur assez vénal pour accepter n’importe qui dans son salon sans poser de questions.
– Donc pas de signature ADN. Les Intacts sont vraiment bons à rien. Je vérifie tout ça vite fait.
Un tatoueur est forcément un Augmenté. A peine sa phrase finie, il me sourit. Il a vérifié ça en
un dixième de seconde. Ça m’effraie toujours un peu, mais j’imagine que je m’habituerai à faire ça !
– C’est bon. Tes parents sont bien des Intacts. Maintenant, tu vas devoir prononcer la phrase
d’entrée dans notre monde.
Je commence à avoir un peu la pression. C’est trop sérieux pour moi.
– Il faut que tu répètes après moi : « Je suis consciente de devenir une Augmentée, et du
caractère irrévocable de cette décision ». La procédure, tu sais. Ça va être enregistré et analysé, pour
avoir une preuve que je ne te tatoue pas de force, et que tu n’es pas folle.
J’ai justement l’impression d’être folle, à m’engager dans ce genre de choix. Désobéir à mes
parents, d’accord. Mais je vais essayer de faire ça de manière propre, légale. Je répète, tremblante
d’émotion, ce que je dois répéter.
– Installe-toi, on commence.
Je m’installe sur le siège et tends mon bras. Un Qíng ! Je vais pouvoir communiquer avec tout
le monde. Tout le temps, quand je veux ! Plus besoin de taper sur un smartphone. Je n’ai pas encore
mon Qíng, mais je pense déjà à tout ce que je pourrais avoir. Certaines rêvent de richesse ou de gloire
quand je m’imagine devenir normale, différente de mes parents excentriques. Ils ne mesurent pas à
quel point je suis en détresse. Les Intactssont incompréhensibles : ils se compliquent la vie, parce qu’ils
n’osent pas. Ils ont peur de l’inconnu. Être une « Cyborg », comme crachent les Simplets jaloux, c’est
être normale. Être meilleure qu’un simple homo sapiens. Pouvoir dépasser mes limites physiologiques,
pour faire partie du tout qu’est devenu l’Humanité – ou plutôt la TransHumanité. Ça me rend
euphorique, pleine d’espoir. Mais j’appréhende. J’entre dans un monde nouveau.
Le tatoueur ouvre ma peau. Il est captivé par son travail, et la vue de ma chair rougeoyante ne
le dérange pas. Je suis complètement écœurée lorsqu’il connecte le premier bout de métal à un de
mes nerfs. Son sourire, qui se veut satisfait, ne me rassure pas. En réalité, il est aussi carnassier qu’un
squale venant de découvrir une proie. Heureusement que l’anesthésie locale fonctionne à merveille.
Je détourne le regard, et attends patiemment qu’il finisse son travail.
– Hey, c’est fini. Je vais claquer des doigts, et tout va s’activer. Tu vas peut-être te sentir faible
ou ressentir un léger choc. Mais n’aie pas peur, tout va bien se passer.
Il claque des doigts, et je m’évanouis

***

Que se passe-t-il ? Le monde est flou, incertain. Je rêve ? C’est ça que l’on ressent
pendant la pause d’un tatouage ? Je nage dans une aquarelle. Je suis debout ; je marche, peut-être.
La douleur est encore plus intense dans ma tête que sur mon bras. Ma maison est là, en arrière-plan.
Tout est diffus, et mon tatouage, écarlate. Je me laisse porter dans ce rêve brumeux, qui disparaît
aussitôt.

***

– Hé. Hé ! Réveille-toi.
Je me suis évanouie ? J’ai l’impression d’avoir rêvé des heures. Le retour à la réalité est plus
difficile que prévu : je ne savais pas à quoi m’attendre en me lançant dans cette aventure. Je suis chez
le tatoueur. Le Qíng apparait sur mon bras en filigrane, aussi magnifique que fascinant. Il ressemble à
un tatouage au henné.
– Je t’ai installé ton tatouage. Il te plaît ?
Fier de lui, son sourire dévoile une dentition refaite. Ses yeux sont rivés sur mon Qíng. Le
tatouage a une forme étrange, ce qui me plonge dans un mélange d’excitation et de confusion.
– Mes amies ont une forme différente. C’est une nouvelle version ?
– Oh, non. J’y ai juste ajouté une petite touche personnelle. Tu seras ravie, ma petite
Augmentée. Tu connais, toi, la souffrance d’être une Intacte. Il faut annihiler cette souffrance. C’est
pourquoi je t’ai fait ce cadeau.
Il a un sourire en coin. Un horrible pressentiment m’envahit.
– Tu as rendu visite à tes parents cette nuit.
Comment ça, mes parents ? Je ne comprends rien. Je contacte une de mes amies
instantanément. Ce qui me surprend, car je ne sais pas encore utiliser l’implant.
– Sophie ? Oh mon Dieu, qu’est-ce que tu as fait ???
– Cécile ? Je suis allé me faire tatouer là où tu m’as recommandé ! Je suis comme toi,
maintenant !
– Non, Sophie… Non, vraiment non, putain. Il t’est arrivé quoi ? T’as conscience de ce que tu as
fait ? C’est horrible… Regarde.
Des images défilent dans ma tête. Je suis debout. Les yeux vitreux. Sans émotion. Un baril dans
les mains. De l’essence. Au milieu de la maison familiale. Qui brûle. Mes parents. Agonisants. Le feu.
Destruction. Désolation. Dévastation. Plus les flashs se multiplient, plus je suis fébrile. Nerveuse. Je
vais craquer.
– Oh, tu as vu ce que tu as fait ? dit le tatoueur, en rigolant. Les pauvres Simplets, tués par leur
propre fille…
Ce tatoueur… cet imposteur. Que m’a-t-il fait ? Pourquoi est-ce que je ne me contrôle plus
moi-même ? Je tremble. Je vais exploser.
– Tu ne veux plus qu’il y ait de Simplets, non ? Ces boulets individualistes… Oh, tu pleures ?
Pourquoi donc ? Tu vas faire de ce monde, un monde meilleur ! Un monde d’Augmentés, faisant
avancer l’Humanité ! Allez, Sophie, au boulot. Obéis-moi.
Il claque des doigts, et je perds encore conscience.

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Gérard

Bien écrit ! Hâte de vous lire davantage